Repenser le porno

– Média –, Porno

La pornographie c’est le politiquement correct de ce qui est désirable dans la société, le politiquement correct de la sexualité.

Il y a deux réactions en général quand on évoque la pornographie : « ça donne envie de vomir » ou alors on reconnaît que ça existe et que c’est un vrai phénomène de sociétéAvant de condamner le porno, tâchons de le regarder en face et tentons de l’analyser de manière la plus détachée possible. On ne peut plus nier l’influence du porno sur notre société.

Les temps modernes

 

« C’est horrible, surtout pour nous enfants » : c’est sûrement vrai. Mais aujourd’hui pour traiter au mieux les effets néfastes que peuvent déclencher le visionnage de certains types de porno, il faut se mettre face aux chiffres : 1 enfant sur 2 a été confronté à des images pornographique à l’âge de 10 ans (selon l’association Ennocence en 2017). Il faut alors se demander comment on peut les “protéger” et les éduquer à ces images, plutôt que dire uniquement « le porno c’est mal », ce qui ne fait pas franchement avancer le schmilblick.

Les porn studies étudient la pornographie comme n’importe quel autre objet d’étude culturel. Il est très intéressant de comprendre ce qu’elle dit de notre société pour en dégager une critique plus féconde.

 

La pornographie ou un régime de transparence

 

L’origine du mot pornographie c’est “montrer quelque chose”, contrairement à l’érotisme qui renvoie au Dieu Éros, qui n’est pas dans la démonstration mais plutôt dans l’émotion. Le porno n’a donc rien d’émotionnel, il est là pour exciter.

Le porno c’est un régime de transparence totale, supposant que si on montre tout c’est mieux. Satisfaire le désir de tout voir permet de tout comprendre, de tout savoir. C’est un désir indéniable et salutaire, là est l’éveil de la curiosité.

Mais satisfaire complètement ce désir de voir n’est peut-être pas bon du tout pour le maintien du désir. Que le désir existe c’est légitime mais il est justement attisé et aiguisé quand on ne montre pas tout. D’où l’intérêt de se masturber sans porno par exemple. Pour caricaturer, un bon strip-tease ne va pas au bout, et ça rend dingue celui qui regarde.

L’idée derrière le porno : ce qui est rendu transparent satisfait un désir, un manque ou une angoisse. Le porno répond à une espèce de soif que tout devienne accessible, visible et facile d’accès, phénomène propre à notre modernité.

 

Underwater view of the sea surface

 

En effet, dans le porno on montre tout et on montre en particulier des hommes qui contrôlent leur performance, ce qui peut frustrer beaucoup de personnes. Le mâle doit tenir le coup pour rendre les femmes satisfaites, s’il n’est pas uniquement focalisé sur son plaisir…

La transparence est une caractéristique de notre culture contemporaine. Et pas que dans le porno, loin de là !

 

LES pornographies

 

A la base, il faut le reconnaître, le porno est fait par les hommes au service des hommes, pour qu’ils se masturbent devant leurs ordis en gros.

Cependant, il existe plein de types de porno, chaque personne va aller chercher ce qui fonctionne chez lui, de banal à hyper transgressif.

Heureusement depuis quelques années des pornos “alternatifs” se sont développés comme le porno féministe d’Erika Lust ou encore d’Ovidie qui mettent en avant le plaisir de la femme, qui cassent les scénarios classiques (fellation, pénétration, éjaculation) et qui innovent en délivrant des images esthétiques qui peuvent se rapprocher des beaux films érotiques qui se faisaient il y a 30-40 ans…

Voici quelques gros traits de la pronographie “mainstream” :

 

La Musardine

 

1- Le porno montre une sexualité stéréotypée

 

D’un point de vue sociologique, la pornographie peut se comparer à du taylorisme ou plutôt du néo-taylorisme. La performance virile est au cœur des scénarios pornographiques, il faut que les gars soient constamment bien mieux que Zeus. Il faut aux nanas 3000 bonhommes etc. C’est une image extrêmement stéréotypée de la sexualité.

Et il y a une forme d’emprisonnement dans le « c’est comme ça que ça marche ».

 

2- Une culture de la performance exagérée

 

Dans la pornographie, la performance s’exprime par le coït. Et pourtant, et bien heureusement, la sexualité ne s’épuise pas du tout dans le coït.

La plupart des images qu’on a de sexualité dans notre société exige une forme de performance de la part des hommes et des femmes. Ce qui appauvrit très fortement les notions de rencontre, de caresses, de reconnaissance. La caresse est une forme de reconnaissance de l’autre, de son partenaire. Le tantrisme par exemple promeut une sexualité de la lenteur et des relations sexuelles en pleine conscience. Venez lire l’article qu’on récemment publié.

 

Le non-dit et l’hypocrisie autour du porno

 

Dans nos sociétés, la pornographie n’est pas une forme esthétique valorisée. Pourtant les capitaux, et les investissements en jeux sont plus importants que les productions d’Hollywood. Pourquoi ce qui est décrié par tout le monde, représente pourtant le principal business d’internet et intéresse des milliards de personnes ? Autrement dit, pourquoi tout le monde regarde du porno et personne ne le dit ? Bon il s’agit d’un sujet intime donc c’est compréhensible, mais tout de même…

Beaucoup de monde en consomme ou en a déjà vu. Mais c’est une pratique plus ou moins secrète, ce n’est pas quelque chose qui se partage tant que ça, mais qui se regarde plutôt de manière isolée et seule. Paradoxalement il y a une espèce de pudeur dans le visionnage du porno. Finalement on ne connait pas grand chose des comportements de visionnage, même si de plus en plus d’analystes et experts s’y intéressent.

Beaucoup de clichés circulent sur le porno. Pour comprendre de manière plus fine ce que montre le porno de nos sociétés, il faut partir des chiffres.

Pornhub a publié ses statistiques pour l’année 2016. Voici quelques résultats intéressants :

 

 

Ça peut paraître évident pour certains mais pour d’autres non, le porno est aussi regardé par les femmes. Selon Pornhub, elles représentent 26% des visites sur les sites pornographiques à l’échelle mondiale. D’autres estimations parlent du tiers.

 

 

On vous invite à regarder le documentaire réalisé par Ovidie “A quoi rêvent les jeunes filles” qui montre en quoi la pornographie influence la liberté sexuelle et la représentation que les femmes ont de leur corps.

 

Les porn-studies

 

Pourquoi le sexe ne serait-il pas un objet de recherche comme les autres ? La pornographie nous dit beaucoup de choses sur le fonctionnement de notre excitation sexuelle, des rapports sociaux de sexe, des normes qui pèsent sur nos corps et nos pratiques.

Les porn studies étudient donc la pornographie et plus largement la sexualité humaine.

Héritières des Cultural Studies, les Porn Studies nées à Berkeley dans les années 80, essaient de regarder le porno en face, de s’en saisir comme de n’importe quel autre objet culturel pour l’analyser, le décrypter et le critiquer de manière pertinente.  

C’est Linda Williams qui a fait entrer le film porno à l’université, en donnant ses premiers cours sur la pornographie en 1994. Toutes les typologies du porno l’intéressent, qu’il soit hétérosexuel, homo, lesbien, sadomaso, bisexuel, fétichiste, interracial. Elle a fait passer l’idée que la pornographie est une culture. Et c’est une culture de masse. C’est même un phénomène culturel généralisé.

 

 

Ces porn-studies participent à rendre acceptable dans le discours de l’université, l’étude des objets scandaleux ou « dirty objects ».

L’idée des porn-studies est de casser les stéréotypes sur LES pornographies pour en sortir des objets d’observation, de recherche, d’exploration qui peuvent en dire beaucoup de la société.

 

Le porno, reflet de notre société

 

La pornographie est un miroir de notre société, dont l’étude peut nous permettre de réfléchir aux tabous, aux interdits et aux hypocrisies de notre société.

Ainsi, la pornographie a beaucoup à dire de notre culture. Elle porte des idées contemporaines. Elle n’est pas seulement un penchant individuel mais également un élément essentiel de notre culture. La pornographie est révélatrice, elle expose la culture.

Elle dit quelque chose des rapports de domination et montre à quel point la sexualité est politique. Les rapports de races, de castes, de classes sont érotiques.

Dans notre société, on est dans une culture de maîtrise de la nature. Culture de la maîtrise, qu’on retrouve dans le porno. Il n’y a rien de plus policé qu’un film porno alors qu’il y a des films érotiques qui montrent bien moins de choses et qui sont pourtant infiniment plus émoustillants.  Emmanuelle de Just Jeakin datant 1974 est par exemple un monument du film érotique. Emmanuelle part rejoindre son mari en Thailande, où il travaille à l’ambassade. Là elle finira par s’ennuyer et découvrir tous les plaisirs qu’offre le pays. Le film reprend aussi tous les classiques des fantasmes : un peu de voyeurisme, des femmes nues dans une piscine, une scène d’amour dans l’avion… Pourtant rien n’est exploité de façon vulgaire. Ces films sont magnifiques et à redécouvrir.

 

Le porno : tout sauf de l’éducation

 

La pornographie a franchi les établissements scolaires comme l’alcool et la drogue. Il faut reconnaître que ça fait partie du quotidien des jeunes, le nier serait complètement contre-productif.

Tous les enfants verront du porno que ce soit à Neuilly sur Seine, à Sarcelles, en province, et dans toutes les catégories sociales sans exception. La solution réside dans l’éducation à l’imageCela ne veut pas dire qu’il faut cautionner et accepter ce visionnage si jeune, au contraire.

Le porno c’est effectivement tout sauf éducateur. Ça montre des procédés mécaniques : c’est comme si on apprenait des opérations d’usine à des ouvriers. Bien sûr, ça n’a pas toujours été le cas. Il y a eu du véritable érotisme dans les films comme on la dit juste au-dessus. Il est nécessaire de re-rendre sensible ce qu’est le vrai érotisme, c’est-à-dire le désir, qu’on ne voit pas du tout dans le porno mainstream actuel.

 

 

Si les jeunes garçons voient du porno à 10 ans c’est catastrophique pour plusieurs raisons :

  •         C’est terrible parce que ça crée des mécanismes d’identification, qui pourront créer des angoisses quand on ne se croit pas à la hauteur.
  •         Ça enlève le fait d’apprendre ce que c’est que la rencontre. Si on a les images avant le vécu, qu’est-ce que vivent les jeunes quand ils se rencontrent les uns les autres ? Visionner du porno très jeune risque d’altérer la capacité de rencontrer les autres. Plus largement dans notre société actuelle, la question de la rencontre est à retravailler en profondeur, ça c’est un vaste sujet.
  •         Le porno c’est une image fabriquée par d’autres (en vue de l’industrialisation, de la vente etc). Si on a une représentation de la sexualité et de l’amour trop colonisée par les images tierces – on pourra toujours dire qu’on est colonisé parce qu’on est éduqué et qu’on s’inscrit dans un milieu social – on laisse de moins en moins de place aux fantasmes. Par fantasmes on entend fabrication spontanée, imaginaire et imaginée par chaque individu de ce qui l’appelle, l’attire. Le porno c’est donc le politiquement correct de ce qui est désirable dans la société, c’est le politiquement correct de la sexualité.

 

Apprendre à prendre du recul par rapport au porno

 

On ne fait pas tellement d’éducation à l’image, à l’image pornographique dans notre société et c’est ça le problème. On ne peut pas empêcher les enfants et les ados de le regarder. La solution est donc de les accompagner. Mais la majorité des adultes ne sont pas près de dédramatiser, de mettre à distance la pornographie. Les gens ne sont pas vaccinés contre les effets de la porno et c’est compréhensible.

La consommation de l’adulte représente un outil pour nourrir une excitation sexuelle. Chez le jeune, le problème est un peu différent car pour un certain nombre de jeunes non accompagnés, c’est la seule source de connaissances. Les cours d’éducation sexuelle étant presque inexistants, et le sujet reste un sujet très tabou dans les familles.

Le jeune accompagné va utiliser le porno comme l’adulte va le faire. Celui qui n‘est pas accompagné va croire que c’est la vraie vie – en caricaturant.

En aucun cas la pornographie ne doit être un outil pédagogique. Les films porno n’apprennent ni à faire l’amour ni à cultiver une relation humaine dans laquelle il y aura une relation sexuelle.

N’hésitez pas à nous contacter si vous avez envie d’écrire sur ces sujets (clea@xystories.com) et merci de nous suivre 🙂

 

Sources :

Interview de Laurent Bibard

Emission de France culture  et article de Libération sur les porn-studies

 

 

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