Article sociologique sur les bisexualités : Histoire, pratiques et chiffres

Bisexualité. Voilà un mot qui soulève bien des fantasmes et idées reçues. Passade pour les uns, véritable identité pour les autres, de quelque chose qui n’existe pas jusqu’à l’idée que nous serions tous et toutes des êtres bisexuels de naissance en passant par le fait que la bisexualité féminine est le fantasme masculin par excellence, il serait possible de faire un article entier sur les stéréotypes liés à la bisexualité. Mais qu’elle est-elle au juste ? Qui sont les personnes se cachant derrière cette catégorie ? Et que nous dit-elle de l’état de l’amour et des sexualités dans nos sociétés actuelles ?

 

Car définir la bisexualité n’est pas simple. Pour beaucoup de monde, la bisexualité concerne les personnes étant attirées tant par les hommes que par les femmes, alternant facilement entre l’un et l’autre sexe sans faire de distinctions. Mais est-ce si simple ? Pas si sûr.

 

Brève histoire de la bisexualité

 

Dans la Grèce Antique, les pratiques hétérosexuelles et homosexuelles étaient courantes. Un homme marié, l’éraste, prenait alors en charge un jeune adolescent, l’éromène, et l’initiait à l’ensemble des domaines de savoir-faire et de savoir-être attendus par la société. Se faisant cette éducation ne se limitait pas uniquement à la transmission d’un savoir mais débordait généralement dans le domaine sexuel, les relations de ce type étant considérées comme valorisantes dans cette institution car permettant de tisser des liens qui seraient bénéfiques lors des batailles au sein des formations d’hoplites citoyens (Mengel, 2009). Une fois cette initiation effectuée, l’éromène était officiellement considéré comme un adulte et les deux amants reprenaient leur place dans la société pour ne plus avoir de relations entre eux, hormis pour le premier qui était amené à initier à son tour un autre jeune homme. Si cette institution avait avant tout un rôle social ritualisé et codifié, et qu’il convient de ne pas calquer sur elle nos représentations modernes des orientations sexuelles, il n’en demeure pas moins qu’il s’agissait de pratiques bisexuelles. Le Japon médiéval a également vu ce genre de rituel bisexuel. Connus sous le nom de Shudo, ou « voie des jeunes hommes », ils consistaient en l’initiation d’un jeune aspirant samouraï, le wakashu, par un guerrier plus aguerri, le nenja (Mengel, 2009). Ces relations, codifiées dans un manuel nommé Hagakure (« caché dans le feuillage ») étaient extrêmement valorisées, tant d’un point de vue social par la transmission de savoirs et de valeurs que d’un point de vue sexuel. Selon ce même manuel, les rapports sentimentaux et sexuels avec les deux sexes permettaient l’accession à une sorte d’équilibre, à l’instar du fameux Yin et Yang, soit respectivement le féminin et le masculin. Ce code de conduite, nommé de manière quasi-prémonitoire Bi-do ou « voie magnifique », n’était pas uniquement partagé par la caste guerrière mais également par les religieux où la chasteté n’était de mise qu’entre les moines et les femmes. Enfin l’époque romaine a également vu de nombreuses pratiques bisexuelles, codifiées cette fois de manière différente. Ainsi l’acceptation des relations entre hommes n’était en rien influencée par des soucis d’âge ou de rituel social, mais se basait avant tout sur le statut social. Le citoyen était libre de sa sexualité tant que celle-ci respectait son rang : ce dernier avait alors le droit de pénétrer toute personne d’un rang inférieur comme les esclaves ou les affranchis mais ne pouvait en aucun cas être lui-même pénétré. Cette distinction se basait sur le rôle joué par les citoyens romains : ayant la prérogative et l’obligation de se battre, la vaillance et la symbolique guerrière étaient valorisées jusque dans l’intimité. Puisque l’homme pouvait et se devait de « pénétrer » avec un glaive tout ennemi de Rome, ce symbole était également valable en ce qui concernait la sexualité, le citoyen soumettant indistinctement femmes, hommes ou barbares.

 

Peut-on alors dire que l’ensemble de l’humanité est bisexuel sans le savoir ? La situation est plus complexe qu’on ne le pense et il faut se méfier des raccourcis ainsi que de lire le passé avec des termes du présent. Dans le cas de la Grèce Antique parler de bisexualité n’aurait eu aucun sens car ce mot tel que nous l’entendons aujourd’hui n’avait pas la même signification pour les Grecs qui l’utilisaient pour décrire les personnes hermaphrodites qui étaient mises à mort à la naissance (Cantarella, 1991). De plus, tant en Grèce qu’au Japon, les pratiques bisexuelles avaient davantage un rôle social (le passage à l’âge adulte et la transmission d’un savoir particulier) qu’un aspect identitaire tel que nous envisageons les sexualités comme ce fût le cas des romains dont les pratiques bisexuelles étaient liées à un statut social particulier, celui de citoyen. L’émergence du terme bisexuel apparaît au sein de la biologie vers la fin du XVIIIe siècle pour désigner les plantes dotées des organes des deux sexes. En revanche, pour ce qui est de désigner une orientation sexuelle au sens où nous l’entendons aujourd’hui, il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle. En effet, c’est à cette période que les études sur les sexualités voient le jour, moins dans une volonté d’émancipation que dans un souci de classifier les individus et les pratiques. Ce faisant, les médecins vont peu à peu commencer à utiliser le vocable « homosexuel » pour désigner les personnes ayant des pratiques sexuelles avec des personnes du même sexe. Devant l’effondrement progressif du contrôle social par les religions, c’est la médecine qui va s’attacher à contrôler les corps sous couvert de rationalité scientifique (Muchembled, 2008). Dès lors les orientations sexuelles, telles que nous les envisageons aujourd’hui, sont avant tout des classifications médicales ayant pour but à l’époque de mettre la lumière ce que la société considérait comme des maladies mentales – même l’hétérosexualité était à l’origine une maladie (Katz, 2001). La bisexualité n’y fait pas exception. => un peu trop catégorique ?

 

Plus récemment, lors de l’essor des mouvements gays et lesbiens vers la fin du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle, les personnes bisexuelles y étaient discrètes. Seuls deux événements marquent l’histoire de la bisexualité : d’une part la fondation du Bloomsbury Group, un club fondé autour d’intellectuels et artistes connus tels que l’écrivaine Virginia Woolf ou l’économiste John Maynard Keynes, où la bisexualité de ses membres était clairement affichée (Garber, 2000) ; d’autre part le coming-out de l’écrivaine Lani Ka’ahumanu en 1976, première personnalité au monde à déclarer sa bisexualité. Hormis ces deux événements, la bisexualité est souvent la grande absente des mouvements LGBT (acronyme pour Lesbiennes Gays, Bisexuels et Transgenres qui se décline en une multitude d’autres sigles comme LGBQI, le Q faisant référence aux personnes Queers, le I aux Intersexes) et il faudra attendre les années 80 pour voir l’apparition de la première association bisexuelle aux Etats-Unis et 1995 en France avec la création du « Groupe Bi » qui deviendra par la suite « Bi’cause », principale association française.

 

Si la bisexualité – entendue comme une pratique affective et/ou sexuelle avec l’un et l’autre sexe – semble être une constante de l’humanité, bien qu’ayant pris des formes différentes au cours de l’Histoire, qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Bisexualités plurielles

 

La définition même de la bisexualité n’est pas simple. Si pour beaucoup d’individus l’hétérosexualité peut s’entendre comme l’attirance envers une personne de sexe différent et  l’homosexualité comme une attirance vers une personne de même sexe, qu’en est-il pour les bisexuels ? Selon l’association Bi’cause, la bisexualité peut se définir comme « l’attirance affective et/ou sexuelle envers des personnes de tous sexes et de tous genres, sans nécessairement avoir de pratiques sexuelles de manière simultanée ou successive. » Si cette définition a le mérite d’être suffisamment large pour englober une multitude de pratiques et de façons d’être, elle n’est malheureusement par partagée par l’ensemble des personnes. Ainsi, se crée souvent une distinction entre bisexualité sentimentale – basée sur l’amour – et bisexualité sexuelle, la première étant plus valorisée que la seconde. Lors de notre étude, une personne a réagi en ce sens : La bisexualité, ce n’est pas seulement le sexe, c’est aussi et avant tout des sentiments, comme pour les hétéros ». (Femme, 42 ans).

 

De même que l’hétérosexualité et l’homosexualité sont des catégories plus souples qu’on ne pense de par la mobilité sexuelle et sentimentale des individus, il serait malvenu d’estimer que la bisexualité constitue une catégorie homogène. Sous ce vocable, c’est même une infinité de variations et de situations qui se développent, se nouent et se défont au gré des rencontres, des changements personnels, économiques et relationnels ainsi que des interactions entre les individus.

 

Pour Catherine Deschamps, la bisexualité se classe en deux groupes, la première concernant la dimension temporelle liée aux pratiques (Deschamps, 2002), la seconde les motivations personnelles. Dans la première classification se dégagent deux cas :

 

  • les « bisexuels du ponctuel » : catégorie non-homogène, celle-ci regroupe les personnes passant, par la bisexualité, de l’hétérosexualité à l’homosexualité et inversement. Ce faisant les individus passent le plus souvent d’une hétérosexualité dominante à une « homosexualité de rupture » par le biais d’un apprentissage de la disqualification sociale, la seconde étant plus socialement défavorisée que la première. Deschamps note que si les individus en transition se reconnaissent finalement des préférences hétérosexuelles, cette bisexualité ponctuelle leur sera un moyen d’expérimentation ou un acte politique. Néanmoins, elle précise que la bisexualité ponctuelle n’est pas toujours une phase de transition et peut être une déviation temporaire dans un parcours majoritairement hétérosexuel ou homosexuel ;
  • les « bisexuels de la durée » : des personnes vivant en couple, hétérosexuel ou homosexuel et ayant des pratiques plus ou moins occasionnelles, homosexuelles dans le premier cas et hétérosexuelles dans le second.

 

À cette dimension temporelle s’ajoute une « typologie des motivations », qui s’attache à décrire tant les pratiques que les positionnements identitaires par le biais de ce qui motive les rapports sexuels avec les deux sexes. Ce faisant elle dégage 4 groupes, moins poreux que ne le sont les deux groupes précédents :

 

  • une « bisexualité politique ou culturelle » : pratiques facilitées ou expérimentées par l’appartenance à un cadre militant ou à visées politiques ;
  • une « bisexualité sexuelle ou commerciale » : associée à d’importants « besoins » sexuels, avec une indifférenciation pour l’un et l’autre sexe ;
  • une « bisexualité sociale ou alibi » : liée à la volonté d’adhérer à un groupe, de se conformer aux attentes sociales normatives soit par la « bisexualité de pratique » soit par une bisexualité d’identité ;
  • une « bisexualité sans importance » : bisexualité qui a existé ou existe encore sans que cela ait une quelconque importance chez les personnes interrogées.

 

Cette typologie est intéressante dans le sens où elle prend soin de différencier la temporalité avec les pratiques et les motivations qui peuvent influencer la bisexualité. Toutefois j’en proposerai une autre sous forme d’échelle, les éléments de motivation et de temporalité n’intervenant que dans un second temps pour favoriser ou pas les relations bisexuelles. Après avoir mené l’intégralité de mes entretiens, quatre profils types se dégagent :

 

  1. la bisexualité de pensée: correspond aux personnes ayant des attirances pour une personne de même sexe ou pour une personne à l’opposé de l’orientation sexuelle initiale, comme dans le cas, par exemple, d’un homme homosexuel attiré par une femme. Cette attirance ou cette volonté d’avoir des rapports sexuels peut ne pas s’être réalisée pour plusieurs raisons comme l’absence d’opportunités, la pression du groupe ou du/de la conjoint(e), par appréhension ou peur de ne pas connaître les codes et les gestes à adopter tant dans la phase de séduction que dans l’intimité même.

 

  1. la bisexualité à dimension sexuelle: caractérisée par des pratiques sexuelles dénuées de toute volonté d’y ajouter une dimension conjugale. Ces pratiques peuvent être uniques, ponctuellement ou régulièrement répétées dans le temps mais garderont essentiellement leur dimension sexuelle, les individus étant avant tout sentimentalement attirés par un seul sexe/genre. Ce cas de figure peut soit avoir été longuement réfléchi à l’avance, soit spontané.

 

  1. la bisexualité sexuelle avec mise en couple: bisexualité ayant débuté par des pratiques sexuelles avant de se transformer plus ou moins rapidement en mise en couple. Cette situation a été peu croisée durant les entretiens mais est régulièrement entendue lors de discussions informelles. La mise en couple est rarement un acte réfléchi et s’impose spontanément aux individus ;

 

  1. la bisexualité « totale »: il s’agit ici du sens le plus communément admis lorsque l’on demande aux individus une définition de la bisexualité. Dans cette situation, les individus ont des rapports sexuels et sentimentaux avec des personnes des deux sexes sans différenciation. Notons que ce quatrième groupe dans sa forme la plus « pure », c’est-à-dire dans une attirance à part égale pour les deux sexes est avant tout un archétype de la bisexualité. Si le cas de figure n’est pas impossible, il reste quand même rare. Preuve en est la dichotomie entre le nombre de partenaires hommes et femmes tant pour les bisexuelles que les bisexuels.

 

S ces catégories sont intéressantes pour montrer la diversité des pratiques en matière de bisexualité, il serait trop facile d’en rester là : il n’y aurait qu’à se décider pour l’une de ces 4 catégories et le tour serait joué. C’est oublier que la sexualité – mais cela est aussi valable pour l’amour, la manière  d’aborder les relations de couple ainsi que tout un tas de domaines – évolue, change et se modifie avec l’âge. Rappelez-vous la manière que vous aviez de faire l’amour lorsque vous avez découvert la sexualité et comparez cela à votre situation quelques années plus tard. Les choses auront changé, en bien ou en mal. Il en va de même avec les bisexualités. Dès lors les raisons du premier rapport ou de la première attirance, en ce qui concerne les bisexualités, se produisent et se justifient différemment en fonction des différentes périodes de la vie. Nous en distinguons 5 :

 

  1. Période de l’enfance : Pour Freud, les enfants possèdent des « pulsions sexuelles » inconscientes qui se manifeste dès les premiers âges de la vie et qui se développeront progressivement autour de 5 étapes (Freud, 1989). S’il ne s’agit pas d’une sexualité comparable à celle des adultes et que les enfants ne perçoivent pas le monde à travers des catégories comme l’hétérosexualité ou la bisexualité, il apparaît néanmoins qu’un certain nombre d’individus ont des pratiques avec des personnes de même sexe durant cette période sans nécessairement en garder des souvenirs durables ;

 

  1. Période de l’adolescence : située entre 11-12 ans et 18 ans où l’individu construit sa sexualité et développe ses goûts et ses envies. Cette bisexualité peut prendre la forme d’une simple attirance ou d’un passage à l’acte sans pour autant que la personne ne se revendique totalement bisexuelle par la suite ;

 

  1. Période « jeune adulte » : essentiellement durant les études supérieures. L’individu est alors en pleine période d’apprentissage de l’indépendance et de construction de sa future vie d’adulte. Il se retrouve le plus souvent dans un milieu urbain et face à des modèles sociaux différents. Les pratiques bisexuelles lors de cette période peuvent être considérées comme de simples expériences sans conséquences pour l’avenir, comme une confirmation ou une révélation de leur identité sexuelle ;

 

  1. Période post-adolescence et d’entrée dans la vie active : généralement située entre 25 et 34 ans, l’individu a des perspectives sur le plus long terme notamment grâce à son entrée dans la vie active. Ce faisant les choix de vie sont plus engageants avec l’injonction qui lui est faite de fonder une famille et de se mettre en ménage. Les pratiques bisexuelles peuvent être une réminiscence d’une jeunesse en train de s’éloigner ou un véritable changement de vie, induites par un refus des normes sociales ou à leur acceptation dans le cas du passage de l’homosexualité à l’hétérosexualité – ce qui est une forme de bisexualité, l’individu ayant eu des rapports et des relations avec les deux sexes ;

 

  1. Quarantaine et au-delà : on peut supposer que l’individu, ayant une vie sociale stable et se sentant plus à l’aise avec les normes et les valeurs sociales, se sente plus libre de vivre une sexualité ou une relation bisexuelle, soit parce que l’ayant occulté une partie de sa vie, soit par une façon différente d’aborder les relations sexuelles et sentimentales. Ce changement dans l’orientation ou la sexualité des individus n’est cependant pas toujours aisé du fait de leur environnement familial, professionnel et amical qui peut ne pas comprendre ce brusque changement de vie.

 

Chiffre des bisexualités en France => sous article « sociologie de la bisexualité »

 

Ces cinq temps des bisexualités rendent bien compte des statistiques de l’enquête CSF sur les expériences avec une personne de même sexe en fonction de l’âge (Bajos, Bozon, 2008). Ainsi, selon cette étude, les femmes de 35-39 ans se déclarent les plus bisexuelles avec 1,4 % des répondantes, suivies des femmes de 25-34 avec 1 % des réponses puis des 18-24 ans à 0,9 %. À l’inverse les hommes se déclarent plus facilement bisexuels chez les 18-24 ans (1,5 %), puis chez les 25-34 et 35-39 ans avec tous deux 1,2 %. Cela confirme l’hypothèse selon laquelle plus les personnes avancent en âge, plus il leur est facile d’assumer leur orientation, leurs attirances ou leurs sexualités, sauf chez les hommes où ce chiffre plus élevé chez les 18-25 ans peut s’expliquer par l’ouverture d’esprit plus importante des jeunes générations. Chez les personnes se déclarant attirées par des personnes de même sexe, les femmes de 25-34 ans sont 9,4 %  à le dire suivies des femmes de 35-39 ans à 7,5 % puis de celles de 18-24 ans avec 7,4 % des répondantes. Chez les hommes, ils sont 5,9 % à déclarer une attirance pour une personne de même sexe chez les 35-39 ans suivis à égalité par les 18-24 ans et les 25-34 ans avec 4,8 %. Enfin, sur les 12 derniers mois, les femmes de 25 à 35 ans sont 1,6 % à déclarer des pratiques sexuelles avec une personne de même sexe, suivies des femmes de 35-39 ans à 1,4 % puis des femmes de 18-24 ans à 1 %. Chez les hommes, la hiérarchie des âges est respectée puisque ce sont les 35-39 ans qui déclarent de telles pratiques avec 2,8 % des répondants, suivis de ceux âgés de 25 à 34 ans à 2,1 % puis des 18-24 ans à 1,8 %. Ces chiffres confirment donc bien nos hypothèses et sont révélateurs du fait que la bisexualité suit de fait les âges sociaux. Chaque période sociale de la vie influence ou favorise le passage à l’acte ou les motivations différemment d’une autre selon le contexte relationnel, économique et professionnel des individus. Néanmoins, il n’est pas pour autant question de dire que ces temporalités sont figées mais avant tout de montrer qu’un passage à l’acte peut être influencé en fonction de l’âge et de l’environnement dans lesquels se trouvent les individus.

 

Toujours selon l’enquête CSF, les hommes sont légèrement plus nombreux que les femmes à revendiquer des pratiques homo-bisexuelles – c’est-à-dire les pratiques entre personnes de même sexe selon les auteurs – soit 4,1 % contre 4 % chez des individus âgés de 18 à 69 ans. Toutefois, et il s’agit d’une problématique majeure de notre étude, cela ne signifie pas selon Michel Bozon qu’il existe 4 % d’homosexuels au sein de la population (Grosjean, 2010). Car selon l’enquête CSF seules 0,1 % des femmes et 0,5 % des hommes ayant des rapports sexuels n’ont eu des pratiques exclusives qu’avec des personnes de même sexe. Ces chiffres nous permettent d’avancer l’hypothèse selon laquelle l’homosexualité et l’hétérosexualité seraient des catégories plus poreuses qu’il n’y paraît et de nuancer l’apparente hégémonie de l’hétérosexualité du moins dans les pratiques. Comme se demande très bien une anonyme sur internet : « suis-je hétéro par défaut ? » (Anonyme, 2014). Est-ce à dire que « tout le monde est bisexuel » comme il est coutume de l’entendre dans les médias ? Pas si sûr selon Michel Bozon pour qui « les identités ça n’existe pas ». Car les personnes se définissant comme bisexuelles sont somme toute assez peu nombreuses : 0,8 % des femmes et 1,1 % des hommes (Bajos, Bozon, 2008) alors que les pratiques le sont davantage. De plus ces chiffres varient fortement en fonction du lieu d’habitation et du niveau de diplôme. Si 6 % des femmes et 7,5 % des hommes résidant dans l’agglomération parisienne déclarent avoir déjà eu des pratiques sexuelles avec une personne de même sexe, elles ne sont plus que 3,2 % et 2,9 % pour les personnes habitant dans une commune rurale. En outre, les personnes déclarant des pratiques avec des personnes de même sexe sont souvent issues d’un milieu diplômé : ainsi 1,2 % des femmes et 2,4 % des hommes diplômés du supérieur déclarent des pratiques sexuelles avec une personne de même sexe lors des 12 derniers mois contre respectivement 0,8 % et 0,5 % des personnes sans diplôme. Plusieurs remarques face à ces chiffres : tout d’abord il apparaît clairement que les hommes sont systématiquement MOINS nombreux que les femmes à déclarer des pratiques avec des personnes de même sexe. Il n’y a que dans le fait de déclarer une attirance pour une personne de même sexe que les femmes sont plus nombreuses que les hommes avec respectivement 6,2 % pour les premières contre 3,9 % pour les seconds. Cette dissymétrie est très certainement due à une différenciation genrée en termes de socialisation et de la disqualification sociale des pratiques homo-bisexuelles entre hommes. Puisqu’il est imposé aux hommes d’adopter un comportement dominateur et que la soumission et la passivité sont socialement associées aux pratiques sexuelles entre eux, ces derniers auraient tendance à occulter ou à taire ces mêmes pratiques, de peur d’être  jugés ou disqualifiés. À l’inverse les femmes n’étant pas soumises de la même façon à cette obligation de performativité et devant au contraire prouver leurs « qualifications sexuelles », sont davantage encouragées à verbaliser leur attirance ou leurs sentiments.

 

Enfin il paraît évident que les personnes ayant des pratiques sexuelles avec des personnes de même sexe se retrouvent majoritairement dans un contexte urbain et diplômé. Cette observation peut s’expliquer par l’extrême diversité des parcours de vie et des modèles sociaux concentrés dans les villes. Alors que les études supérieures s’inscrivent dans une période de construction et de découverte de soi par le biais de socialisation avec des individus d’origines sociales diverses, les personnes résidant dans des communes rurales, périurbaines lointaines ou plus éloignées sont davantage contraintes de se soumettre à la norme soit un couple hétérosexuel exclusif. Du fait des conditions économiques moins favorables que dans les centres urbains, les individus résidant dans un milieu rural ou défavorisé ont tendance à se conformer au choix du couple hétérosexuel ou à taire leurs pratiques et relations avec les personnes de même sexe. La ville offre également des lieux de sociabilité et de nombreux événements au sein desquels les minorités sexuelles peuvent plus facilement se reconnaître, se rencontrer et échanger. Tout cela concourt à concentrer les personnes bisexuelles ou à pratiques bisexuelles au sein des grands espaces urbains. De plus les individus diplômés ayant accès aux emplois les plus qualifiés se retrouvent dotés de plus de ressources qui leur permettent ainsi d’avoir une emprise plus grande sur leurs choix de vie. L’enquête CSF vient confirmer ces observations puisque les personnes ayant eu des rapports homo-bisexuels dans les 12 derniers mois sont 58,6 % pour les femmes et 62,3 % pour les hommes à résider dans une agglomération de plus de 100 000 habitants et en région parisienne avec respectivement 40,6 % des répondantes pour les premières et 18 % pour la seconde contre 37,6 % et 24,7 % pour les répondants. De plus, il apparaît que les personnes déclarant des pratiques homo-bisexuelles sur les 12 derniers mois sont plus diplômées que les personnes hétérosexuelles. Selon les auteurs, des études plus longues permettraient « d’évoluer dans des milieux sociaux plus tolérants ». Les personnes à pratiques homo-bisexuelles se concentrent donc dans les centres urbains et sont globalement plus diplômées que les autres.

 

Des individus tous bisexuels ? L’échelle de Kinsey. 

 

Les chiffres de l’enquête CSF montrent bien que Deuxièmement nous pouvons voir que la frontière entre homosexualité et hétérosexualité n’est pas si marquée que l’on pourrait le penser. Alfred Kinsey dans ses études de 1948 et 1953 puis Fritz Klein l’ont bien montré : rares sont les personnes à être totalement hétérosexuelles ou homosexuelles.

 

 

 

Selon l’échelle de Kinsey, reprise et affinée par Fritz Klein entre 1974 et 1978, les individus varieraient entre les pôles 0 et 6, la septième catégorie ayant été créée après sa mort. Kinsey montre ainsi que 46 % des hommes ont été sexuellement attirés par une personne de même sexe au cours de leur vie, 37 % d’entre eux ayant effectivement des pratiques homo-bisexuelles et 11,6 % des hommes âges entre 20 et 35 ans ont été classés dans la catégorie 3 de cette même échelle. Klein arrivera sensiblement aux mêmes conclusions : 45 % des personnes, hommes ou femmes, sont classées dans les catégories 1 et 2, 17 % dans la catégorie 3, 19 % dans les catégories 4 et 5 contre seulement 12 % dans la catégorie 0 et 9 % dans la catégorie 6. Cela rejoint notre hypothèse selon laquelle d’une part il n’existerait pas une bisexualité mais une infinité de variations et d’autre part que les deux catégories traditionnelles ne sont pas aussi monolithiques que nous le pensons.

 

Cette échelle n’est pas tant un argument pour montrer que nous serions potentiellement tous et toutes bisexuelles que pour démontrer la large palette de possibilités qui s’offrent à nous dans la manière de vivre nos vies de couples, nos pratiques sexuelles et la façon de lier des relations avec les autres. La phrase « tout le monde est bisexuel » me semble un peu trop facile. Cela participe à mon sens d’une sorte de fantasme collectif selon lequel nous aurions un choix possiblement illimité de partenaires rien qu’en sortant dans la rue. Si les personnes bisexuelles interrogées durant cette étude revendiquent une certaine ouverture d’esprit, elles ne sont pour autant pas systématiquement attirées par n’importe qui passant devant elles. Toutefois, l’échelle de Kinsey montre qu’il est possible – et c’est le cas au quotidien – pour les individus d’avoir des pratiques sexuelles et/ou amoureuses ainsi que des attirances envers des personnes de même sexe ou de sexe différent de manière unique, ponctuelle ou régulière. Ce faisant cela nous amène à nous interroger sur la question des identités et la façon qu’ont les individus de la verbaliser et de la vivre.

 

Beaucoup de chiffres et de cases dans cet article, j’en conviens. La sociologie est souvent accusée de mettre dans des cases et de réduire les pratiques quotidiennes à des catégories froides et sans saveur. Toutefois, rassurez-vous ! Le but de ce premier article était de présenter la grande famille de la bisexualité et de vous donner quelques chiffres quant à sa situation en France. Dans un second article, nous verrons ce que cela implique concrètement au quotidien, ainsi que de savoir ce que les bisexualités disent de nous et de nos possibles futurs.

 

Pour revoir l’article synthétique

 

Bibliographie

 

Articles/Ouvrages

 

ANONYME, « Suis je hétéro par défaut ? », Madmoizelle [En ligne] Page mise en ligne le 10 juillet 2014, consultée le 20 juillet 2014, URL : http://www.madmoizelle.com/hetero-par-defaut-270969.

BAJOS Nathalie, BOZON Michel (dir.) (2008), Enquête sur la sexualité en France : pratiques genre et santé. Paris, Éditions La Découverte.

CANTARELLA Eva (1991), Selon la nature, l’usage et la loi : la Bisexualité dans le monde antique. France, La Découverte.

DESCHAMPS Catherine (2002), Le miroir bisexuel, Paris, Balland.

FREUD Sigmund (1989), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard.

GARBER Marjorie, Bisexuality and the eroticism of everyday life, Etats-Unis, Routeledge.

GROSJEAN Blandine. « 1 %, 4 %, 10 % d’homosexuels en France… qui dit mieux ? » Rue 89 [En ligne], Mise en ligne le 17 octobre 2010, page consultée le 02 octobre 2014, URL: http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2010/10/17/1-4-10-dhomosexuels-en-france-qui-dit-mieux-171376.

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KINSEY Alfred (1998), Sexual behavior in the human male, États-Unis, Indiana University Press.

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KLEIN Fritz (1993), The bisexual option, second edition. États-Unis, Harrington Park Press.

MENGEL Karl (2009), Pour et contre la bisexualité, Paris, La Musardine.

MUCHEMBLED Robert (2008). L’orgasme et l’occident. Une histoire des plaisirs du XVIe siècle à nos jours. Paris, Points.

 

            Émissions radiophoniques

 

– Et si c’était ça le bonheur : Tous bi ? Europe 1, France, 02 octobre 2009.

– Il n’y en a pas deux comme elle : la bisexualité est-elle le dernier tabou de notre société ? Europe 1, France, 09 mars 2015.

– On est fait pour s’entendre : Sommes-nous tous bisexuels? RTL, France, 06 février 2015

– Pause Café : la bisexualité. RTDR, France, 11 mars 2015.

Point G comme Giulia : Tous bisexuels ? Le Mouv’, France, 19 septembre 2013.

Point G comme Gaîté : la bisexualité est-elle l’avenir de l’homme (et de la femme) ? La Gaîté Lyrique, France, 11 mars 2015.

– Service Public : to bi or not to bi – la bisexualité en question. France Inter, France, 14 mai 2014.

–  Vos désirs sont mes nuits : la bisexualité tout un art ! France Inter, France,