Notre sexualité est socialement construite

Sexe, – Média –

Par Félix Dusseau – Sociologue

Nos sexualités ne sont pas naturelles

Le jour ni l’heure, d’Alexandre Falguière

 

La sexualité est-elle naturelle ? Pour beaucoup de personnes, c’est le cas. Voilà en partie pourquoi, nous autres sociologues, sommes considérés au mieux avec suspicion comme des individus voulant mettre les gens dans des cases, au pire comme des personnes brisant des rêves. La sexualité, tout comme l’amour et la séduction, apparaissent aux yeux d’un très grand nombre, comme des choses allant de soi, des sentiments qui viendraient détruire toutes les barrières, qu’elles soient liées à la distance géographique, la religion, l’origine sociale ou l’apparence physique. Elles seraient en nous, chaque personne les découvrant à son rythme et le tout se faisant le plus naturellement du monde. Sauf que pour nous, sociologues, le mot « naturel » n’est pas vraiment dans notre vocabulaire. Ou alors nous l’utilisons avec précaution.

 

Naturel VS Normal

 

Lorsque l’on parle de quelque chose de « naturel » il faut avant tout comprendre « quelque chose qui existe à l’état de nature » alors que beaucoup de gens entendent « quelque chose de normal ». Or la « normalité » renvoie à la norme c’est-à-dire un modèle de conduite, une obligation qui oriente les comportements des individus dont le non-respect entraîne une sanction de la part du groupe, allant de la simple désapprobation à des sanctions sociales plus lourdes – d’après la sociologue Isabelle Clair. Pour faire bref, vous, moi, nous, n’importe quelle personne qui fait partie d’un groupe (le plus large étant la « société ») allont apprendre des normes, une sorte de code de conduite, une façon d’être et de se comporter avec les autres membres du groupe. Par exemple, une personne qui se baladera nue dans la rue lui vaudra au mieux des remarques critiques, au pire un aller simple au commissariat, parce qu’on nous a appris depuis notre plus tendre enfance qu’il fallait s’habiller lorsque l’on sortait de chez soi. Ces normes sont comme les règles du jeu de notre vie et qui nous feront voir le monde d’une certaine manière. On parlera alors de « construction sociale ».

 

Les codes sociaux de la sexualité

 

Il s’agit de la même chose en matière de sexualité, d’amour et de séduction. Mais alors comment comprendre la constitution de nos désirs, nos fantasmes ou nos pratiques ? Certaines personnes m’objecteront que je ne parle que de l’aspect collectif (social) mais pas du niveau personnel (psychologique) de ce développement. C’est là que le concept de « scripts de la sexualité » entre en jeu et va nous permettre de comprendre comment tout ceci se construit.

 

Les scripts qui construisent notre sexualité

 

Ce concept a été élaboré par deux sociologues américains, John Gagnon et William Simon, dans leur ouvrage paru en 1973 Sexual Conduct. Les deux chercheurs considéraient que l’activité sexuelle était une activité sociale c’est-à-dire d’une activité associée à des codes et des normes différentes en fonction du contexte historique et social impactant le développement individuel. Les manières dont nous avons de pratiquer nos sexualités ne sont en rien « naturelles » et sont donc apprises, tout comme les différents rôles sexuels masculins et féminins sont des façons d’agir qui sont intégrées par les individus et qui varient d’une culture à une autre.

Cela montre la difficulté de définir ce qui définit la sexualité. Prenons l’exemple d’un examen gynécologique : une personne va toucher les organes génitaux d’une autre personne, pourtant nous considérons cela comme un acte médical. Dans un autre contexte, le même geste sera considéré comme un acte sexuel.

 

 

Pour comprendre la manière dont notre sexualité est socialement construite, Gagnon et Simon développèrent trois scripts ou trois scénarios qui orientent, façonnent, structurent nos façons de voir et d’avoir des relations sexuelles. Car si le désir sexuel existe, des codes (ou les scénarios selon les deux chercheurs) existent et encadrent sa réalisation :

 

  • les scripts intra-psychiques, appelés aussi « script mental »,  il s’agit ici des expériences de vie de chaque individus comme par exemples les livres lus, les films vus, les personnes rencontrées ou encore l’éducation des parents, qui vont lui faire voir la sexualité d’une certaine façon.
  • les scripts interpersonnels : c’est ici l’interaction concrète, appelé aussi langage non-verbal qui précède, accompagne et suit l’acte sexuel en lui-même. Une personne ne se comportera pas de la même façon en fonction du statut, de l‘état et du type de la relation avec son/sa partenaire. Nous n’agissons pas de la même façon lorsque nous nous retrouvons en face de la personne qui nous plaît ou de la personne pour laquelle nous n’avons aucune attirance. Observez donc les autres autour de vous dans les deux situations, le résultat est flagrant ! 
  • les scripts culturels : On parle ici des histoires ou les mythes développés par une société sur l’amour et la sexualité. L’exemple le plus symbolique est celui du prince charmant. Il s’agit d’une histoire qui va construire nos imaginaires amoureux en nous mettant dans la tête que le partenaire idéal est un grand homme musclé, courageux et riche qui sera toujours présent pour sa dulcinée (tout en lui faisant un paquet d’enfants). Il s’agit aussi de ce qui est socialement acceptable ou pas. Par exemple un homme pourra se vanter d’avoir eu beaucoup de partenaires alors qu’il sera plus compliqué pour une femme de le faire.

 

Ces trois scripts s’articulent – car ils sont liés les uns aux autres – chez les individus. L’avantage de ce concept est de prendre en compte différents niveaux : le niveau psychologique, l’interaction concrète avec une ou plusieurs personnes et le niveau culturel. Mais quittons un peu le domaine théorique pour analyser comment tout cela se passe concrètement.

 

Dans la pratique

 

Pour illustrer comment ces trois scripts se manifestent chez les individus, les deux psycho-sociologues utilisent l’exemple d’un homme dans une chambre d’hôtel. Ce dernier a envie d’avoir des aventures sexuelles. Il est en déplacement professionnel dans un hôtel anonyme, entre dans sa chambre et, dans l’obscurité, aperçoit une femme extrêmement séduisante presque nue. Pourtant, l’excitation sexuelle ne sera pas sa première réaction.

  • Il trouvera la femme à moitié nue dans sa chambre extrêmement séduisante ;
  • Mais la situation ne lui paraîtra pas sexuelle car ce n’est pas de cette façon qu’il conçoit la sexualité. En revanche, s’il avait invité cette femme au restaurant après l’avoir connu, il aurait été plus certainement excité ;
  • Nos sociétés n’encouragent pas vraiment les relations sexuelles avec de parfaits inconnus, encore plus lorsqu’aucun échange n’a eu lieu auparavant.

Pour Gagnon et Simon, la réaction la plus probable de cet homme sera donc de reculer rapidement dans le couloir avant d’aller voir la réception, gêné, pour éclaircir cette situation. Sa réaction aurait d’ailleurs pu être totalement différente s’il était né dans une société différente. Comme quoi les choses ne sont pas si évidentes que cela !

 

Conclusion

 

Notre sexualité dépend donc de tout un tas d’éléments : les règles et les codes que nous avons intégrés tout au long de notre vie, les manières d’interagir avec d’autres personnes et les codes culturels propres à chaque société. Nos sexualités sont donc socialement construites et ne sont en rien naturelles.

Il est important de prendre conscience de ce qui nous influence et nous façonne pour agir dessus et interroger les normes. Si je sais ce qui me pose problème, je suis tout de suite plus apte à agir dessus, tout comme il m’est plus facile de comprendre les personnes réagissant différemment de moi. C’est le cas par exemple de la jalousie : notre société la valorise (script culturel) mais à titre personnel cela ne m’atteint pas car on m’a appris que cela n’avait pas d’intérêt (script intra-psychique) et que je n’en ressens pas le besoin au quotidien avec les personnes que je fréquente (script interpersonnel). Ce concept de scripts de la sexualité permet de s’interroger soi, d’interroger notre société et les règles qui la composent tout en comprenant les tenants et les aboutissants de notre sexualité. Partant de là, un immense champ de possibilités s’ouvre à nous, démontrant qu’en matière de sexualité tout est possible et envisageable tant que consentement et désirs réciproques sont au rendez-vous !

 

 

Par Félix Dusseau

 

Pour aller plus loin :

BANENS Maks, « Gagnon et Simon et la théorie des scripts sexuels », Canal Psy, n°92, 2010, pp. 11-13. Lien.

BLUM Virginie, « John Gagnon, Les scripts de la sexualité. Essais sur les origines culturelles du désir », Lectures, Les comptes rendus, 2009, mis en ligne le 23 novembre 2009, consulté le 11 décembre 2017. Lien.

BOZON Michel, GIAMI Alain, « Les scripts sexuels ou la mise en forme du désir », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°128, 1999, pp. 68-72. Lien.

COMBESSIE Philippe, « Sexualité collective et théorie des scripts (registres culturel, interpersonnel et intrapsychique) », Sociología Histórica, Ediciones de la Universidad de Murcia, 2016, Sexualidad, pp.55-90. Lien.

GAGNON John, Les scripts de la sexualité : Essais sur les origines culturelles du désir, Paris, Payot, 2008.

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